Fossoyeur

Je me lève sur ce jour à la même heure que celle fixée hier. J’enfile cette combinaison – seconde peau – aux couleurs chatoyantes qui fait de moi quelqu’un qui prend soin de lui et de ses artères, tout à la fois me donne l’air d’un insecte un peu menaçant. Après ce footing quotidien et une douche 25chaude, je peux prendre mon premier en-cas protéiné avec un fruit. Je me rends ensuite en ce lieu qui assure ma subsistance ; je ne sais pas encore quelle va être la mission du jour, mais nul doute que je vais pouvoir mettre à profit mes compétences, chèrement acquises durant mes années d’école. École grâce à laquelle j’ai d’ailleurs décroché ce job ; mon parrain a travaillé là avant moi.
Mon n+1 m’offre un nouveau dossier. Moderniser système de circulation, fluidifier acheminement du matériel, optimiser stockage. Je ne connais rien au domaine ferroviaire, je peux me rendre sur place pour prendre connaissance avec le terrain, faire part de mon expertise. Le défraiement est pris en charge par la boîte.

Une fois arrivé sur place, un vieux un peu rabougri me fait visiter les hangars. L’immensité des lieux m’intimide un moment, mais l’accent de mon hôte me conforte assez vite dans l’idée que je suis le maître des lieux malgré l’étendue de mon ignorance. Ses explications minutieuses transpirent un attachement irraisonné à tout cet acier rouillé. Je prends un air affecté pendant qu’il me donne ses leçons passionnées. Rien de ce qu’il a pu dire ne m’intéresse réellement, la mission, je le sais, reste toujours la même : apporter à mes employeurs la solution qui permettra d’abolir la profession du vieil homme à l’accent un peu plouc ; il ne le sait pas mais il est entré en contact avec un parfait spécimen de parasite. Mon métier n’existe pas, pas plus que la périphrase qui le désigne : consultant en gestion. Ce qui existe c’est le travail des hommes comme celui qui me parle. Il a fallu près d’un demi-siècle pour développer infrastructures et structures ferroviaires ; de la sueur d’hommes et de femmes certains d’œuvrer à quelque chose de plus grand qu’eux, qui serait de toute éternité. En réalité ils créent, produisent, s’épuisent et j’interviens. Je me nourris sur la bête, attendant le moment propice où les investissements publics se retirent pour liquider ce bel ouvrage et me bâfrer de sa substantifique moelle.

Ayant terminé de me montrer entrepôts et services, de m’indiquer noms de collègues – je préfère collaborateurs –, il est l’heure de se nourrir. La cantine, me dit-il, reste bonne malgré les années. Déjà des économies faciles. En entrant l’air me paraît ici plus lourd, lourd d’une chaleur qui m’est inconnue, ou plutôt qui m’est devenue inconnue. Des souvenirs confus de l’enfance, d’instants agréables. Les gens ici ont l’air de passer du bon temps malgré des journées moroses. À la boîte, à midi, chacun ramène, commande sa nutrition et l’avale sans vraiment s’arrêter ; un plat suffisamment nourrissant mais jamais trop pour continuer à être efficient. En ce qui me concerne tout est végan ; depuis un an j’ai eu une prise de conscience. Ici les gens prennent leur temps, parlent fort, certains boivent un verre de vin. Les plats sont riches et copieux. La mine grise des hommes et des femmes reprend des couleurs le temps de ce repas ; certains sourient. Leurs corps m’intriguent. Ils ne semblent plus vraiment s’en soucier. Gros, gras, les hommes sont pour la plupart ventripotents, les femmes ont vu depuis longtemps leur chair s’affaisser, leurs jambes s’alourdir. Ne savent-ils pas qu’un corps se discipline et se sculpte ? Ces corps de vieux ruminants seront l’aliment des restructurations à venir. Il paraît qu’il existe des vers microscopiques qui poussent les fourmis à grimper sur la cime de milliers de brins d’herbes dans le but de se retrouver dans l’estomac des vaches avant de s’y multiplier. Et nous, invisibles, incolores, inodores, neutres comme une décoration suédoise, nous guidons ces vieux ruminants vers l’holocauste de l’optimisation. Sans même qu’ils s’en rendent compte, nous pervertissons leur comportement, nous infléchissons leurs destinées. Ces corps adipeux, sans vitalité, seront l’aliment parfait à notre subsistance, jusqu’à ce que nous trouvions d’autres corps adipeux et sans vitalité.

En fin d’après-midi, une femme élégante s’approche de moi, avec un air affable qui transpire la méfiance. Cette employée de la comptabilité ne peut ignorer la raison véritable de ma présence. Les chiffres elle les a tournés et retournés en tous sens, dans son cerveau étriqué mais logique. Son esprit est infecté ; l’idée que l’on puisse absorber son activité, réduire a néant une carrière laborieusement construite, grandit dans son cortex, se nourrit de ses cellules grises, grignote cet univers mental rassurant dans lequel elle évolue depuis qu’elle a dix-huit ans.

Ma journée d’observation est maintenant terminée. Je rentre à l’hôtel après avoir refusé à mon accompagnateur ce verre à l’estaminet de la gare, lui aussi plein de cette atmosphère chaude, grasse et poussiéreuse de la cantine. Après mon wrap végétarien – depuis un an que je suis végan, il me paraît profondément immoral de me nourrir d’êtres finalement dotés de sensibilité, que l’on fait naître uniquement pour s’en repaître – je me mets ensuite à rédiger le rapport qui engloutira ces hommes et ces femmes. Je n’en sais pas beaucoup plus sur les chemins de fer mais ça me suffit.
Management obsolète, masse salariale vieillissante – une poste sur deux à ne pas remplacer -, infrastructures encore viables, laisser l’actionnaire publique assumer la modernisation. Supprimer la cantine – bel espace pour salle de coworking. Voilà les lignes directrices.

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