Fever

18 : 00

Ce soir je me sens fiévreux, pas d’une fièvre bactérienne mais de celle-là, la fièvre cérébrale qui s’empare de la ville à cette heure du vendredi. À ce moment où l’épidémie couve, chacun se rend chez soi en silence. Avant la grande agitation nocturne et fourmillante, chacun a besoin de retrouver son terrier obscur. Rafraîchir son front brûlant après une semaine laborieuse. Se retrouver dans la moiteur familière de son appartement et tenter de faire baisser la température. Nous avons alors besoin de dormir mais personne ne peut s’allonger pour cette sieste salvatrice. Pourtant le sommeil devrait aider à retrouver ses esprits, retirer le couvercle qui pèse. Il n’en sera rien, l’heure est aux calculs frénétiques qui détermineront la suite de la soirée : un petit café ? c’est vrai que le red bull c’est dégueulasse mais ça marche bien. Manger ?
Des pâtes ? C’est lourd les pâtes. Mais ça cale. Un mot à la fois gluant et traînant comme le mortier alimentaire qu’il désigne, un mot court qui tombe brutalement comme au fond d’un estomac vide après une mastication rapide.

Grâce à ce mantra la faim m’est passée.

Je n’ai pas vraiment envie de sortir ce soir, mais persuadé que je trouverai le remède à mon mal dans la monde extérieur, mon cortex grésille et brouille toute réflexion sensée. Quelque chose me dit qu’éteindre le feu qui habite mes entrailles ne pourra se faire sans me frotter au dehors.
Il paraît qu’il y a soirée acidcore dans cette boite/bar un peu glauque dont j’ai oublié le nom. Sinon il y a ce bar, les bières sont pas trop chères et l’ambiance pas trop dégueulasse.

Vous en êtes où ?

22 : 48

La bière est tiède, l’air est froid. La rue autour de moi s’agite pendant que je fait crépiter mon briquet. Nous avons tous consommé nos remèdes selon une posologie que nous sommes seuls à connaître, tout comme les noms des médicaments sur l’ordonnance. Ma fièvre, je crois, a baissé. J’ai traité le symptôme.
Mon regard s’attarde sur mes camarades encore convalescents. Il y a l’éléphant. Avec ses longues jambes il décrit des arabesques pour aller du bar à la table et de la table au bar. Lentement il s’abreuve en baissant la tête dans sa bière. Ensuite il y a le ouistiti. D’un œil il écoute cette jeune fille lui raconter son été en Dordogne. Sans prévenir le voila qui tourne les talons au milieu d’une anecdote savoureuse de trop sur le confit de canard. Elle est scandalisée, il ne le saura jamais le ouistiti. Est-ce qu’il s’en fiche superbement ? Est-ce son esprit qui divague ? Oh de l’acid core !

02 : 85

Mon lit est une nef dont les voiles sont de vulgaires oreillers racornis et une couette rétrécie au lavage. Le tangage me provoque des haut-le-cœur mais je chevauche le dragon. L’alcool a transmuté l’homme souffreteux en un aventurier céleste qui scrute son plafond en mouvement comme s’il s’agissait de la carte du cosmos. À cet instant les secrets les mieux gardés de l’univers ne peuvent échappés à ma lucidité méthanolée.

07 : 47

Mes cheveux poussent à l’envers et mes yeux s’ouvrent sur un monde gris et à nouveau voilé. Les révélations spirituelles de la veille se sont évaporées dans les vapeurs du dernier verre.
Chaque vendredi ce rite de passage se répète donc. Comme d’antiques tribus nous nous réveillons abrutis d’une nuit de transe peuplée par nos totems.

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